Le problème d'écrire l'historique d'une compagnie de théâtre est le même que quand on écrit l'histoire : ordonnance d'un récit, découpage d'une trame afin de rendre lisible après coup ce qui, bien souvent, n’a relevé que du concours de circonstances et de l’intuition. Pour passer notre temps à raconter, nous savons à quel point les histoires sont mensongères et surtout à quel point elles n'ont rien de naturel : elles relèvent toujours de la fabrication. Il en va de même ici : il nous faut écrire l'histoire de notre compagnie, jeter un regard rétrospectif sur celle-ci, présenter sous forme logique sa ligne du temps. Alors qu'à la vérité, une histoire de compagnie est souvent faite de rencontres fortuites, de nécessités et surtout d'un désir de faire, de pratiquer encore et encore. La nôtre ne fait pas exception. Les Compagnons sont dans un premier temps : Allan Bertin, Axel Cornil, Valentin Demarcin, Benoît Janssens et Virgile Magniette. Et après : Michael Dubois, Réal Siellez, Sophie Vanhulst, Tiphaine Vanderhaergen, Marie-Charlotte Siokos, Elana Rillh, Rose Alenne Voleau et Emilie Berlemont.
Les Compagnons pointent prennent leur naissance alors que nous finissons nos études au conservatoire de Mons lors de soirées cabaret appelées « Du bruit en coulisse », que nous organisons entre étudiant.es en musique et étudiant.es en théâtre. Non contents de pratiquer dans nos cours, nous avons le désir d'un espace d'expression qui soit affranchi du carcan de nos académismes respectifs. À cette occasion, nous montons sur scène en mettant en jeu des textes de Boby Lapointe, en usant de ses lettres mais en nous inspirant surtout de son esprit.
Voilà, tout était là : un désir d'artisanat (faire du théâtre de tout bois), un désir d'autonomie (mettre les mains dans le cambouis) et un certain sens de l’autodérision (le sérieux tue plus sûrement qu’une mauvaise blague). Les trois “A” (artisanat, autonomie et autodérision), qui ont caractérisé nos débuts et qui nous caractérisent encore..
Après nos essais de cabaret, nous avons eu le désir de monter un premier spectacle autour de la vie et de l'œuvre de Boby Lapointe. Nous nous sommes d'abord plantés, bien sûr. Le ratage aussi est un de nos axes. Comme disait Beckett : “Rater encore, rater mieux”. Après quelques raté, nous finissons par sortir notre première forme en rue : “L’histoire approximative mais néanmoins touchante de Boby Lapointe”.
Déjà, nous construisons les bases de notre pratique et de ce que nous mettons derrière ces trois “A”. Nous sommes organisés en collectif, fonctionnons de manière transversale et décidons à l’unanimité. Faire et décider ensemble prend un temps considérable, et nous sommes convaincus que ce travail influe favorablement sur les processus et sur la prise en charge des cadres de travail. Ensuite, tout le monde se retrousse les manches. Ce que nous ne savons pas faire, nous l'apprenons. Nous faisons tout dans la chaîne de création, depuis l’idée originelle à l’archivage, en passant par l'écriture, le budget, les factures, la gestion de tournée et l'entretien du décor (à mesure que nous nous structurons, la liste des tâches s’allonge). Le meilleur moyen de démarrer un moteur est encore de savoir démonter et remonter son carburateur. Ensuite, pas de casting, que des affinités électives, la rencontre comme terreau de notre ouverture et la cooptation comme mode d’inclusion. Nous nous chargeons de toute la dimension administrative, de tout le travail invisible, et partageons avec nos complices le maigre butin de guerre que nous arrivons à obtenir avec la vente de nos spectacles.
Forts du désir de continuer notre aventure, à partir de ce premier spectacle de rue, nous avons écrit la version longue : “L’histoire approximative mais néanmoins touchante et non écourtée de Boby Lapointe”. À dix mains, en ne cessant de faire des allers-retours. Ça nous a pris plus de 3 ans. Du temps, du temps, toujours du temps. Après un moment, nous avons rencontré le public et une sorte de succès. Nous l’avons tourné partout où nous le pouvions: salles de théâtre, centres culturels, salles des fêtes, granges et autres. Aujourd’hui, il est encore sur les routes. Cette aventure de tournée au long cours a cimenté et nourrit notre pratique. Nos trajets et discussions en camionnette sont des moments de blagues de haut vol et de dramaturgie de la bêtise qui activent nos neurones et nos envies de spectacles, dispositifs, écritures.
Lors d'un de ces trajets, nous avons eu l’envie de nous amuser de la marchandisation de la mort et du décorum bancal qui accompagne celle-ci. Nous est venue l’idée d'une compagnie d'enterrement low-cost : les Funérailles Hanair, pour accompagner les défunts dans un dernier voyage à moindre coût. Et c'est ainsi que notre nouvelle création voit le jour en 2021 : "Partir en Paix". Un spectacle qui a eu le bon goût de voir le jour juste après la crise du COVID, où les cérémonies se faisaient à 3 mètres de distance et au pas de course, la réalité a rattrapé notre fiction.
A force de fréquenter des festivals ou des événements, nous avons constaté que les toilettes étaient l’espace public par excellence, partagé par chacun.e et dont pourtant il faut sans cesse rappeler les règles de respect et qu’il est à l’usage de toustes. De ce paradoxe politique, est venu le désir de créer une forme qui contiendrait à la fois l’utopie d’un monde collectivisé et la critique de l'individualisme féroce. De là est né “Cacao à Cuba” (2024), une performance pour la file d’attente des toilettes tenue par les représentant.es du parti Cacamuniste.
Dans le même temps, nous avons inventé une forme, “Les Baratinades”, pour bonimenter, présenter, animer différents événements en fonction des nécessités. Nous travaillons actuellement à deux autres formes Personae non gratae (2027), un dispositif où le public qui croit faire la file, se retrouve pris au piège et Boum Boum Club ! (2029), une répétition d’une fête de fin du monde où rien n’est aussi bien que souhaité.
De nouveau, sur ces différentes formes : de l’écriture à plusieurs mains, un travail transversal mais aussi l’occasion pour nous d’ouvrir la compagnie en dehors de ses membres fondateurs, de questionner nos pratiques. Comment faire ensemble ? Comment avancer de front en tenant compte des possibles de chacun.e ? Comment faire de la transversalité avec de l'asymétrie ? Autant de questions qui nous agitent. Ainsi qu’un désir d’ouverture à d’autres et de pérenniser les rencontres.
Notre compagnie, organisée en collectif, a bientôt 10 ans d’existence. Dix ans que nous bricolons, inventons des chemins de traverse, des partenariats, que nous créons des formes. Nous avons abouti 4 spectacles, ainsi qu’une forme de bonimensonge. L'activité de la compagnie est petit à petit devenue centrale dans nos parcours professionnels. Nous mettons à profit nos expériences singulières au sein de cette compagnie pour que cela réponde à nos aspirations politiques et éthiques.
C'est un travail de fourmi.